Copy-(alt)-rights : les logiciels privateurs et privatiseurs

Comment le logiciel obligatoire (et propriétaire) de configuration prend le contrôle sur nos usages et nos autres appareils

Suite à mes déboires avec mon imprimante, j'ai été obligé d'investir dans un autre modèle, d'un concurrent.

J'ai déballé la bête, assemblé le tout conformément aux indications fournies par la notice. Tout se passait bien… Jusqu'à ce que…

Pourtant, tout commençait bien…

J'ai opté pour une nouvelle imprimante, une HP Smart Tank Plus 555 : rien à voir avec l'EcoTank ET-2550 pour laquelle j'ai probablement essuyé les plâtres d'une nouvelle technologie, même si les indications de montage me paraissent un peu complexes pour le commun des mortels. Mais le produit est de bonne facture, fourni avec de généreuses réserves d'encre, une impression rapide – 5,6 secondes par page de texte format A4, soit 10 pages par minute au garrot –, d'une précision nette et sans bavure, un système ingénieux de remplissage des réservoirs, un paramétrage automatique grâce à une feuille qui s'imprime toute seule puis qu'il faut numériser, des pilotes d'impression disponibles sous Linux, … Mon aventure débutait sous les meilleurs auspices.

Et puis est venu le moment tant attendu de l'impression de mes propres documents…

Sur le papier, la machine fonctionne en Bluetooth, WiFi et WiFiDirect – connexion directe par WiFi entre l'ordinateur et l'imprimante.

Premier problème  : il faut utiliser un logiciel pour configurer l'imprimante. Il n'y a pas de configuration manuelle. C'est un logiciel à installer qui s'occupe de tout. Tout s'est bien passé : il a trouvé l'imprimante, a configuré son WiFi. Ça semblait tout bon.

Et au moment d'imprimer… rien. Imprimante non connectée. J'ai bien tenté de passer en mode WiFi, WiFiDirect… Rien.

Deuxième problème : parce qu'un ingénieur, ça ose tout, j'ai voulu faire un truc de dingue… un truc comme autrefois… j'ai cherché comment le paramétrer à la main. L'EcoTank n'était peut-être pas parfaite, mais la configuration du réseau se faisait à la main, à partir du petit écran.

Mais là rien; c'est par le logiciel et rien d'autre ! Ou presque…

Parce que tout est fait pour nous inciter à installer le logiciel qui, lui, insiste lourdement pour nous enregistrer. Le doigt dans l'engrenage.

Et ce logiciel, à part indiquer que l'imprimante n'est pas disponible ou de jouer à cache-cache –  imprimante connectée … en fait non… en fait si – ou m'imprimer des pages de test sur une imprimante qui est censée ne pas être connectée, il n'est pas très utile. Il propose toutefois contacter un assistant virtuel qui ne m'a pas été d'un grand secours. Et pour parler à un humain, il faut se rendre sur le site du constructeur et remplir un formulaire de contact.

Heureusement

Heureusement pour moi, j'ai pu contourner le problème en deux étapes.

En cherchant sur la face arrière de mon imprimante, j'ai trouvé un port USB qui n'était pas documenté dans l'aide et pour lequel aucun câble n'était fourni dans la boîte – heureusement que j'en avais chez moi. Si je ne résous pas mon problème de connexion WiFi,  que je trouve ça trop compliqué ou instable, je pourrai quand même connecter un Raspberry Pi avec un serveur d'impression pour le transformer en imprimante réseau. Ils ont quand même réussi l'exploit à faire en sorte que le WiFi, qui fonctionne sans problème depuis 20 ans, ne fonctionne plus dans les cas les plus simples !

Sinon, il y a un bouton « i » sur le panneau de contrôle qui sert à l'information. J'ai appuyé dessus.

Que fait une imprimante ? Elle imprime. C'est même sa raison d'être. Alors elle s'est mise à m'imprimer la documentation. Ce qui était indiqué dans la documentation papier sous une remarque, avec la formulation « imprimer les informations », s'est avéré très utile. Plus que des informations, c'est la procédure complète pour se connecter manuellement au WiFiDirect par le panneau de contrôle de ma machine – qui n'est qu'un réseau privé WiFi – avec le mot de passe qu'elle m'a même fourni. On sent toutefois que la documentation a été rédigée par un ingénieur car il faut au moins avoir la même formation que lui pour arriver à comprendre sans trop se tromper, mais au moins, c'est utile.

Depuis là, par je ne sais quel hasard – le logiciel de configuration m'a ouvert un navigateur –, j'ai trouvé un serveur web qui permet de piloter l'imprimante. J'ai fini par trouver la partie configuration réseau, dans lequel j'ai pu paramétrer – après quatre tentatives infructueuses sans vraiment savoir pourquoi – ma connexion WiFi manuellement avec les bons paramètres. Il m'a même proposé d'imprimer une page de test sur laquelle il m'indiquait une adresse IPv4, mais pas d'IPv6, alors que le serveur web m'affiche les informations inverses. Mais bon, tant que ça joue, on ne va pas se plaindre.

Et donc mon imprimante est enfin visible sur le réseau.

Ou pas…

Mais vous pensiez que c'était aussi simple ? Oh que non ! Une impression depuis une machine Linux provoque un bourrage papier immédiatement – qui n'a de bourrage que le nom car il n'y a rien qui reste bloqué en travers de la gorge de la machine, juste une page qui refuse d'avancer de plus d'un quart.

Mais la machine Windows qui a permis la configuration et qui possède le logiciel d'impression qui va bien, elle, tout va bien ! Elle doit savoir trouver le mot juste pour ne pas la vexer.

Un air de déjà vu

Richard Stallman a eu le même problème quelques décennies auparavant. Une imprimante qui refusait d'imprimer. Et lorsqu'il a voulu comprendre pourquoi et éventuellement y remédier par ses propres moyens, il s'est heurté au copyright. Impossible de fouiller dans le code pour trouver le problème et le corriger.

Mais là, c'est encore pire, c'est le copyright ++, le carré du copyright, encore plus loin, plus vite, plus fort…

Non seulement le logiciel est propriétaire, mais en plus le matériel est inutilisable sans le logiciel qui va bien car impossible de le configurer. Pas de configuration, pas d'usage.

Et le plus terrible est que ça se démocratise, sous couvert de confort.

J'ai une enceinte Bluetooth qui fonctionne sur le même principe. Je l'ai achetée en me disant que le Bluetooth me permettrait de l'utiliser partout dans mon logement, simplement avec une connexion Bluetooth… Que nenni ! Pour l'utiliser, il faut un logiciel. Pas simplement pour le configurer, mais pour l'utiliser. Pas de logiciel, pas d'utilisation.

Et le logiciel n'étant pas disponible pour Linux, impossible de me connecter à cette enceinte Bluetooth autrement que depuis mon ordinateur de poche – alors que le protocole est censé être standard.

Jusqu'à quand aurons-nous le contrôle ?

On le voit de plus en plus, tout est fait pour installer des logiciels censés prendre en charge notre matériel mais avec la désagréable contrepartie de nous enfermer non seulement dans des limitations techniques mais également dans des usages conçus et décidés par le constructeur, ce dernier ne portant à dessein plus attention à la méthode manuelle, jugée désuète et donc très mal documentée, mais pourtant très utile lorsqu'un grain de sable s'insère dans l'engrenage.

Pour l'enceinte Bluetooth, j'avais heureusement choisi une version avec une entrée Jack, ce qui m'a permis de connecter un – autre – appareil Bluetooth plus ouvert pour diffuser de la musique depuis l'appareil que je veux, avec ou sans le logiciel.

Mais jusqu'à quand ?

Si, à force de persévérance, j'ai pu murmurer à l'oreille de mon imprimante et trouver les mots pour la faire ronronner – ou presque –, pour mon haut-parleur Bluetooth, en revanche, impossible de contourner autrement que par une méthode redondante – comme l'aurait été l'installation un Raspberry Pi faisant office de serveur d'impression réseau.

Même si mes problèmes ont été contournés grâce à la persévérance et l'astuce, pour une personne qui passe par la configuration standard sans installer le logiciel, la voie est bouchée. Et si elle se plie à l'usage imposé, que se passera-t-il le jour où l'application qui contrôle son enceinte ne sera plus maintenue ? Sans elle, et sans contournement, plus rien n'est possible. L'obsolescence de son matériel dépend d'une application tierce – et non un pilote – à laquelle il est couplé alors que rien ne le justifie dans son fonctionnement technique.

Sous couvert de configuration plus facile, plus intelligente, plus souple… plus, plus, plus… Nous sommes toujours plus exclus du contrôle de nos appareils, ceux qui sont chez nous, qui impriment nos documents personnels, diffusent notre musique personnelle, avec des applications obligatoirement installées sur nos ordinateurs et autres assistants personnels, eux-mêmes contenant toute notre vie – et plus encore – sans nous laisser le choix de savoir ce qui se passe à l'intérieur et, maintenant, d'utiliser avec les périphériques que nous désirons – ou que nous ne désirons pas.

Si je dispose des pilotes Linux pour cette nouvelle imprimante, elle ne me sert à rien sans pouvoir m'y connecter… et donc je dois la configurer à partir d'un logiciel que je dois installer – ce qui me force déjà à le faire – et indisponible pour Linux. Même si j'étais prêt à vouloir installer ce logiciel sur ma machine ou une machine spécialement conçue à cet effet, je ne le pourrais pas. Je n'ai pas la possibilité de l'utiliser autrement.

Cerise sur le gâteau, ce logiciel m'ouvre une notification à chaque impression – si, si ! –, une belle notification qui m'indique que j'utilise une cartouche officielle du fabricant – comme si je ne le savais pas ! Et il faut entrer dans le logiciel de configuration pour arriver à le désactiver.

Non seulement les logiciels propriétaires me privent de mes droits les plus élémentaires de protection de ma vie privée, mais les applications de configuration obligatoires privatisent l'usage d'un matériel que j'ai acheté en toute légalité, m'interdisant de pouvoir choisir avec quel matériel je veux l'utiliser, me forçant à installer des logiciels sur un système d'exploitation que je n'utilise pas – et qui trouve le moyen de m'installer tout un lot de mises à jour puis de redémarrer pour achever leur installation – et m'affichant des notifications envahissantes que je ne sollicite pas.

Et ceci sans tenir compte de l'enregistrement sur le site du constructeur qui n'est pas obligatoire, mais qui permet quand même d'obtenir les mises à jour éventuelles, après avoir demandé l'usage du matériel (privé ou professionnel, type de documents, …).

Alors que nous devrions disposer de l'option Privacy by Design, si la configuration est (censée être) facile et rapide, c'est la déconfiguration et tout le nettoyage des paramétrages, configurations envahissantes et imposées, qui accaparent le plus de temps, ne serait-ce pour supprimer les notifications intempestives – et il n'y a rien de plus agaçant qu'une notification qui surgit lorsque vous tentez vainement de comprendre pourquoi votre matériel ne fonctionne pas. Lors de l'installation d'un système d'exploitation grand public, il y a d'ailleurs plus de cases à décocher pour désactiver tous les traceurs – géolocalisation, statistiques,… – que de cases à cocher pour activer les options réellement utiles. Ne croyez pas que c'est un hasard; on utilise la même méthode pour le don d'organes.